Pôle 3 – Matérialités / Immatérialités
Responsables : Sylvie Donnat, Mathieu Vivas
Axe 1 : Matière, matériau, transformation
Sont développées dans cet axe les questions en prise directe avec la matérialité des objets, c’est-à-dire avec les matériaux qui les constituent et les techniques mises en œuvre. Quel que soit le domaine de création (architecture, sculpture, peinture, photographie, installations, objets d’art ou utilitaires, instruments de musique, textiles, artefacts), les historiens, les historiens de l’art et les archéologues sont confrontés à la réalité matérielle des œuvres ou objets qu’ils étudient. De l’identification des composants et des techniques aux questions de conservation/restauration, la matière et/ou les matériaux des œuvres/objets sont essentiels. Comment et pourquoi ces matériaux ont-ils été choisis, extraits de leur milieu naturel, transformés ? Ces thèmes concernent à la fois les stratégies d’approvisionnement, les rapports entre commanditaires/artisans/artistes mais aussi l’approche par technique, par outillage, par savoir-faire, etc. Le transport, le réemploi ou la transformation des matériaux conduisent à s’intéresser aux questions de transferts et d’échanges culturels et techniques, tout en prenant en compte des notions de conservation et la valeur symbolique dont sont investies certaines matières. Cette approche matérielle, qui concerne toutes les périodes, permet d’envisager des collaborations fructueuses avec les sciences exactes. La matière est, par excellence, un champ de recherche vecteur de pluridisciplinarité et d’interdisciplinarité.
Les travaux de l’axe s’adossent aux activités et réseaux existants, notamment dans le prolongement des séances du séminaire « Histoires d’objets » qui étaient en partie centrées sur la matérialité. Il réunira des programmes de terrain (France, Grèce, Hongrie, Italie, Hongrie, Égypte, Proche Orient) qui pratiquent une approche de la matière à partir des matériaux de construction (habitats, lieux de culte, ensembles funéraires, etc.) et des mobiliers associés, qui rendent compte des pratiques et des représentations dans le cadre d’un ou plusieurs sites d’occupation. Parallèlement, il concerne plus directement des programmes d’études en archéologie et histoire de l’art : il s’agit d’aborder la matière à partir de dossiers spécialisés qui portent sur des ensembles documentaires soit à partir d’un type de matériau précis et de ces techniques (argile et céramiques, minerais et métaux, pierres, bois, matières textile, os, etc.), soit selon des ensembles documentaires qui réunissent plusieurs techniques à partir d’un seul matériau ou de matériaux différents. Si les points de départ peuvent être différents, ces programmes convergent sur les approches et les méthodes mises en œuvre avec des analyses archéométriques.
L’organisation d’une journée d’études annuelle est envisagée sur une thématique matérielle dans une optique diachronique (de la Préhistoire à nos jours) associée, lorsque c’est possible, à des interventions plus archéométriques. Plusieurs thèmes sont déjà envisagés : le métal (or, cuivre, fer, plomb, etc.), les autres minéraux (argile, chaux), les matières organiques… À terme, il est souhaitable d’adosser ces journées à des ateliers d’archéologie expérimentale (taille de pierre, réduction de minerais et martelage ou fonte de métaux, gâchage de mortier, cuisson de briques ou de tuiles…) en profitant notamment de la proximité de parcs archéologiques ou archéosites dans les Hauts-de-France (Asnapio à Villeneuve d’Ascq et Archéo’site des Rues des Vignes dans le Nord, Samara dans la Somme, etc.) ou à des études autoptiques (carrières, mines, ateliers traditionnels, etc.). Les travaux de l’axe 1 du pôle 3 s’appuient aussi sur le programme « Pratiques textiles et sociétés » (CPJ) et le projet HeMEN (Habitat et métallurgie en Égée du Nord).
Axe 2 : Matérialité, espaces, rites
Cet axe entend réunir les chercheurs qui travaillent sur les relations entre le matériel et l’immatériel, sur la conception, la construction et l’utilisation des espaces et des édifices, ainsi que sur les différentes formes de ritualités des sociétés du passé. Les rites, qu’ils s’inscrivent ou non dans les pratiques des religions établies, constituent des moments importants de la vie sociale, qui rythment l’existence d’un individu, d’une famille, d’une communauté ou de la société dans son ensemble. Quelle que soit leur nature, les rites constituent, pour les participants, des expériences polysensorielles qui structurent leur représentation du monde et qui sont essentiellement composés d’éléments « immatériels » : gestes, paroles prononcées, relations vécues, sons, odeurs, sensations, etc.
Ces expériences immatérielles s’inscrivent toutefois dans un univers matériel qui construit un univers symbolique concret, sans lequel elles seraient impossibles, et qui constitue par ailleurs leur condition d’accessibilité à l’enquête historique. Constructions, objets, images ou encore vêtements participent également de cet univers, par leur existence, les conditions de leur réalisation, par ce qu’ils représentent également comme par l’usage que l’on en fait. La matérialité est ainsi pensée comme un processus conduisant de la matière au matériau, puis à la réalisation d’un objet ou d’un bâtiment en lien avec les utilités qui les motivent et les utilisations qui en sont faites. Avec les édifices, c’est, de façon plus générale, l’espace qui est considéré, dans ses dimensions physiques, mais aussi sociale, politique, religieuse, économique ou culturelle, puisqu’il se définit également par les pratiques qu’il accueille et qui contribuent autant à son organisation qu’à sa partition, et les hiérarchies qui s’établissent en son sein, de manière dynamique, notamment par le rôle des processions reliant par exemple les différents lieux d’une cité, ou de l’extérieur à l’intérieur d’une cité.
L’axe rassemble les chercheuses et les chercheurs de différentes disciplines (historiens, historiens de l’art, archéologues, philologues), qui partent de la matérialité, de la visualité, de la performance, pour questionner les notions de rite et de rituel. Les questions posées sont susceptibles d’être ouvertes à un dialogue interdisciplinaire, notamment avec les sciences sociales, mais aussi à travers des approches relevant notamment de l’anthropologie historique et des sciences de la vie et de l’environnement (archéozoologie, biologie moléculaire, carpologie, géologie, palynologie, etc.). Les thématiques envisagées sont les espaces du rite, les modes de figuration de l’invisible, les expériences polysensorielles, la place de la textualité, de l’oralité, de la pluralité ou, encore, la présence matérielle des textes dans l’espace rituel (épigraphie, manipulation rituelle de livres, gestes rituels graphiques de toutes sortes).
La thématique de l’espace habité, qu’il soit urbain ou rural, ancien ou moderne, entre dynamiques sociales et rythmes temporels, constitue un champ d’exploration majeur. Elle est déjà au cœur des recherches menées sur les relations entre habitat et nécropole en Gaule romaine, sur la ville médiévale et prémoderne de Vieil-Hesdin (Pas-de-Calais), ainsi que sur les interactions entre les rythmes urbains et les espaces que le projet FNS-SINERGIA interroge au prisme de la notion de chronotope. Ces recherches abordent la matérialité de l’habitat dans ses formes construites, mais aussi l’immatérialité des usages, des représentations symboliques et des temporalités sociales qui le structurent. C’est dans ce cadre que les espaces domestiques, en particulier les images domestiques, sont interrogés mais aussi les lieux de la justice. Au final, dans une approche proxémique, ces travaux éclairent la manière dont l’espace est vu, vécu et construit, mais aussi ritualisé et politisé.
Une seconde thématique forte porte sur les faits religieux dans leurs expressions matérielles et immatérielles. Plusieurs projets s’attachent ainsi à analyser les cultes en croisant documents écrits, sources iconographiques et données issues des investigations archéologiques de terrain. On notera ainsi des projets dédiés à la typologie des sanctuaires antiques ou des édifices chrétiens médiévaux, à l’étude des biens matériels et rituels associés (instrumentum sacrificiel, ex-voto, orfèvrerie médiévale, dépôt égyptien d’exécration à Mirgissa [Soudan]) ou de les inclure dans des réseaux religieux et des dynamiques sociales. C’est ainsi le cas pour les fouilles archéologiques du sanctuaire gallo-romain de Jenlain (Nord, chantier-école de l’Université de Lille) et pour les recherches sur le culte et les sanctuaires romains de Gaule Belgique qui donnent lieu à la constitution d’un atelier de recherche sur les lieux de culte de l’Ouest de la Gaule Belgique ou encore aux recherches interdisciplinaires développées autour de Notre-Dame de Paris ou à Delphes (Grèce). Plus encore, la thématique des faits religieux est analysée grâce à l’anthropologie religieuse, à travers l’étude des colosses royaux d’Égypte ancienne et du polythéisme égyptien, ainsi que des séquences onomastiques des divinités dans le monde grec.
Enfin, les activités de recherche liées aux espaces et aux rites associés à la mort – naturelle, accidentelle, violente, collective ou punitive – traversent plusieurs projets. Il s’agit ainsi d’interroger les liens entre l’habitat, le peuplement et les espaces funéraires, comme dans les travaux menés sur la Gaule romaine, ou encore d’interroger, via les politiques de la mort pénale, le devenir de l’âme et du corps des condamnés à mort et des excommuniés. En articulant la dimension matérielle et tangible des espaces liés à la mort avec celle des objets et des corps, ces recherches amènent à discuter les valeurs symboliques, normatives et émotionnelles qui leur sont associées.
Axe 3 : Le corps : gestes et apparences
L’articulation entre matérialité et immatérialité passe par la question du corps, étudié dans une perspective diachronique de l’Antiquité à nos jours et selon une approche pluri- et interdisciplinaire (l’axe rassemble des spécialistes d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie et de littérature ancienne). Le corps impose à l’individu des contraintes et des limites physiques. Il constitue le moyen premier de perception du monde et d’interactions avec lui. Au gré de celles-ci, le corps est modelé par les rapports de pouvoir et de domination, par les représentations mentales individuelles et collectives, autant qu’il contribue à leur donner forme et efficacité ; à la fois objet et acteur du monde social, il participe à la construction des identités individuelles et collectives.
Pour travailler sur ce corps empreint de social, à la fois modelé et agissant, les chercheuses et chercheurs de l’unité développent leurs travaux dans plusieurs directions. La première est celle du corps vulnérable, objet de savoirs et de traitement, qu’il s’agisse de pratiques cultuelles et funéraires ou de pratiques de soin (le corps réparé, augmenté). L’approche est ici complémentaire à celle menée dans l’axe 2 du pôle 1, consacré aux « Savoirs et pratiques de soin et de santé ». La vulnérabilité s’envisage aussi du point de vue du corps dégradé et du corps soumis. Ces recherches enfin concernent le corps mort, respecté ou supplicié, ainsi que les objets de rituels funéraires ou de justice. Une approche mêlant histoire, histoire du droit et archéologie permet le développement d’études sur la fabrique judiciaire des corps, sur les corps pris dans les conflits de juridiction et sur la pratique de la mort pénale.
L’unité est aussi fortement engagée dans l’étude du corps vêtu, protégé et paré par divers matériaux (textiles, cosmétiques) et accessoires qui sont autant de signes dans un langage non-verbal des identités sociales et de genre. L’UMR abrite le GIS « Apparences, Corps, Sociétés » qui fait collaborer une trentaine de centres de recherche et de musées européens sur la thématique des apparences, des pratiques vestimentaires et des apprêts donnés au corps. Elle contribue activement au développement des Fashion Studies en France puisqu’elle est co-porteuse de la revue Modes pratiques. Revue d’histoire du vêtement et de la mode (avec l’INHA et l’École Duperré). Le corps ne pouvant être appréhendé seulement comme un objet inerte, les chercheuses et chercheurs de l’unité le saisissent aussi en mouvement, dans ses gestes, ses postures, ses performances artistiques ou sportives. Le corps dansant, par exemple, bénéficie d’études diachroniques enrichies par l’apport des nouvelles technologies. L’étude des textiles performatifs étrusques, reconstitués numériquement (projets TEXMOVE, RECONTEXT et RECONTEXTAdvanced) croise ici le projet FEDER « Get-in-Past » (2024-2025) qui propose de redonner vie aux corps dansants du XVIIIe siècle en alliant l’étude des notations chorégraphiques anciennes et les technologies de réalité virtuelles.
L’intérêt pour les questions touchant au corps se conjugue aussi avec un engagement prononcé de plusieurs chercheuses et chercheurs de l’unité dans les études de genre. Façonné, paré, en mouvement, le corps apparaît comme l’un des territoires privilégiés de l’expression du genre au niveau individuel. L’étude du corps débouche ainsi sur une histoire des féminités, des masculinités et de leurs remises en question, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. La réflexion croise ici celle sur le corps normé et le corps subversif, en dialogue avec les travaux du pôle 2, par le biais, par exemple, de travaux sur les appropriations et contestations des normes autour de l’habillement des femmes aux XVIe-XVIIe siècles ou d’une enquête sur les corps et voix trans ou queer.
Axe 4 : Restitution, expérimentation, modélisation
L’Université de Lille accorde depuis longtemps une importance particulière à l’étude des cultures visuelles, ce qui en fait un site de SHS pionnier en la matière, soutenu par le CNRS et la Région Hauts-de-France, qui ont fait de l’image un domaine d’excellence scientifique et de développement économique. Les activités du pôle 3 entendent donc s’inscrire plus largement dans la programmation de la fédération de recherche Sciences et Cultures du Visuel (FR CNRS 2052 SCV) installée à la Plaine Images (Tourcoing).
En matière de recherches sur les cultures matérielles et immatérielles, la démarche restitutive incite à relire les sources de toute nature, à analyser les traces du passé, à réinterroger l’historiographie comme les imaginaires historiques et les productions langagières, orales et écrites et à les confronter à de nouvelles hypothèses.
La restitution peut se faire par modélisation, au sens de visualisation par critères choisis d’un phénomène matériel ou immatériel. De ce fait, la recherche produit une grande variété de documents scientifiques (restitutions schématiques, imagerie, enregistrements et transcriptions, visualisation de données) et les choix opérés pour obtenir une visualisation qui rende perceptible certains paramètres du phénomène étudié deviennent des repères méthodologiques.
La restitution peut aussi être matérielle, sonore, orale et gestuelle. Elle se fait, dans ce cas, méthode expérimentale pour l’archéologie des gestes, des techniques et processus créatifs, des paysages sonores, comme des interactions humaines ou avec l’environnement et des formes de communication. Ces recherches par l’expérimentation consistent en une analyse par la mise en œuvre. Elles procèdent par arborescences d’hypothèses et cheminent par validation de ces dernières, proposant à la recherche un champ méthodologique en soi.
Dans le cas d’artefacts, expérimenter sensoriellement différents dispositifs visuels du passé (décors monumentaux, salles d’expositions, architectures éphémères, etc.) par d’autres approches concerne certes le processus de création, mais favorise aussi une meilleure connaissance de sa perception dans son contexte d’origine. Il s’agit dans ce cas de réduire l’altérité de l’objet pour en extraire une information que sa délocalisation dans un contexte actuel a effacée. Les travaux peuvent se décliner de la manière suivante : expérimenter et modéliser des productions de matériaux permet de mieux comprendre les savoir-faire ; expérimenter des pratiques rituelles permet de mieux saisir les gestes religieux ; expérimenter les gestes et mouvements décrits dans les traités anciens d’escrime ou de danse permet de mieux appréhender ce qu’il était possible de faire sur un plan biomécanique et de saisir la marge d’interprétation des pratiquants ; expérimenter les modes vestimentaires anciennes, dans leur fabrication et leur port, permet de mieux concevoir la culture du corps d’une société donnée ; enfin expérimenter les manières de dire et d’écouter à partir des textes permet de nouvelles approches des phénomènes rythmiques et mélodiques, des modalités de sens, des phénomènes syntaxiques, des affects associés, etc.
Dans le cas d’éléments de communication relevant de la sphère linguistique (phénomènes langagiers, textes documentaires, textes littéraires), l’approche visuelle et les modélisations sur lesquelles elle s’appuie constituent un défi herméneutique : des réflexions sur le paratexte ou la mise en page ont popularisé l’idée que le sens d’un énoncé et sa mémorisation ne dépend pas que de lui seul, et que la visualisation directe d’un énoncé, ou la traduction partielle d’un énoncé en une visualisation mentale constituent des processus interprétatifs et cognitifs essentiels. Au-delà de la simple relation entre texte et image, l’un des objectifs consiste à interroger comment la structure de certains énoncés, documentaires et/ou littéraires, ou la relation entre données textuelles, peut être formalisée en modélisations complexes visualisables relevant du maillage, de l’architectonique ou de la cladistique. Le résultat, en termes d’interprétation ou de valorisation, peut être l’expérimentation de textes sous des formes qui diffractent l’énoncé en paradigmes visuels.
Enfin, la démarche de restitution, accompagnée par les chercheuses et chercheurs, est un puissant vecteur de valorisation des travaux scientifiques auprès d’un large public, par un travail de médiation non seulement des savoirs, mais aussi des méthodes d’acquisitions.
Les travaux de l’axe prennent appui sur les projets financés par le CPER Enhance, portés par des membres de l’une et l’autre UMR (ExPaLon18 : Les expositions de Paris et Londres au XVIIIe siècle. Espace, éclairage et accrochage ; Camp du drap d’or numérique ; INSULA. Reconstitution numérique d’un espace urbain lillois à la fin de la période médiévale ; RECONTEXT Advanced. Textiles et pratiques rituelles dans l’Étrurie du Ve siècle av. J.-C. ; InCity : L’entrée en ville. Reconstitution, perception, valorisation, à partir de l’exemple d’Apollonia d’Illyrie ; DoMA. Intégration de Données multidimensionnelles et anastylose virtuelle), ainsi que sur les Catalogues Mythographiques et Paradoxographiques et le programme de recherche inter-UMR AGLAE (HALMA-IRHIS & STL) qui interroge les stratégies de communication dans les sphères linguistiques grecques et latines.